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Dix étapes concrètes pour sortir la presse de l’abîme../ Moulay Abheida

Les eaux croupies des médias ont atteint un degré de fermentation qui ne permet plus à l’État de rester spectateur, s’il veut réellement sauver sa façade rouillée face aux cohortes de ceux qui cherchent à contrôler les plateformes de propagande afin d’orienter le niveau des investissements et de la confiance qui suivront les grandes découvertes de gaz à Bir Allah. Les vents du Sud ont commencé à exploiter les fenêtres ouvertes de notre presse locale, qui rivalise pour publier et republier tout contenu diffusé à l’étranger portant le nom de « Mauritanie ». Dans la dernière information, ils ont ainsi réussi à présenter le « Boufelka » comme une « mitrailleuse » et le « Krabil » comme un « fusil de la main à cinq doigts ». Ils ouvriront bientôt d’autres portes à des rumeurs que recueilleront certaines de nos « plateformes de blogging », flottant dans une mer instable et sans protection. La réforme de la presse n’est plus un slogan que l’on peut mettre au congélateur ou commercialiser : elle est devenue une réalité imposée par l’évolution de la conscience des droits et de la conscience politique du pays. Il est temps que l’État mette fin à sa neutralité dans ce domaine et intervienne fermement pour soutenir la presse capable de sortir ce secteur du désordre de la prolifération et de trier des publications qui ne conviennent plus à leur époque ni à leur contexte.

Toute réforme qui ne commence pas par les étapes suivantes est vouée à l’échec :

1- Réviser l’ordonnance 017/2006 du 12 juillet 2006, en particulier ses quatrième et onzième articles. Le premier (art. 4) a élargi excessivement la notion de presse, sans rationalisation ni réflexion, tandis que le second (art.11) a fait passer l’autorisation de publication du régime de la « licence » à celui de la « déclaration », deux choses bien différentes. Malgré ses défauts, l’ancien régime de licence encadrait mieux la profession : il comportait une étape importante, l’enquête sur la moralité, les connaissances et la formation des candidats souhaitant investir dans la profession comme éditeurs ou associés. Le régime de la déclaration a, en revanche, permis une invasion générale ne distinguant pas les personnes instruites des autres, en donnant à tous les mêmes possibilités dans ce domaine et en incitant certaines personnes ayant échoué dans d’autres métiers ou ayant été renvoyées de leur emploi à se tourner vers la presse.

2- Constituer une base de données fiable au moyen d’un recensement complet des journalistes, effectué par une commission technique intègre nommée par les autorités de tutelle. Il serait préférable que cette opération soit menée par des organismes d’enquête indépendants du secteur (Bureau des statistiques), en fixant des critères et conditions précis aux candidats à l’inscription. Il n’est pas concevable que la Mauritanie soit le seul pays de son environnement africain à ignorer le nombre de ses journalistes et de ses institutions médiatiques.

3- Faire délivrer par le ministère une carte de presse unifiée, accordée conformément aux conditions prévues par le décret numéro 027/2008 du 19 février 2008, et nommer à cette fin une commission mixte réunissant des professionnels des médias reconnus pour leur compétence et leur bonne conduite, des juges et des avocats.

4- Promulguer un décret limitant une partie du pluralisme syndical, à l’image de ce qui existe dans de nombreux pays voisins, et imposant sur le plan organisationnel une structure syndicale unifiée pour les journalistes, tout en encourageant la presse spécialisée dans le pays. Cela permettrait de réunir les efforts des journalistes et de susciter une concurrence honorable fondée sur les diplômes et les compétences, plutôt qu’une concurrence pour les licences et les structures « de façade ».

5- Réviser la loi numéro 026/2008 du 06 mai 2008, qui remplace l’ordonnance instituant la Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel, afin de professionnaliser cette institution, de la soustraire aux mains des responsables politiques, de définir des critères techniques et scientifiques clairs pour les personnes pouvant en devenir membres, et de lui accorder les pouvoirs suffisants pour exercer son rôle de contrôle central dans l’activité médiatique.

6- Réviser la loi 024/2011 du 08 mars 2011 relative au soutien public à la presse, fixer des critères modernes pour bénéficier du fonds et orienter ses ressources vers un investissement réel, institutionnel et en nature, au lieu de les distribuer sous forme de sommes d’argent qui ne parviennent souvent pas à leur destination prévue. Mettre également en place un contrôle juridique efficace pour suivre les bénéficiaires, tout en augmentant les crédits du fonds.

7- Créer un institut spécialisé dans le journalisme pour combler le manque dans ce domaine.

8- Donner aux journalistes professionnels la possibilité de gérer leurs institutions médiatiques et les emplois liés à leurs spécialités.

9- Élaborer une nouvelle loi interdisant l’usurpation de la qualité de journaliste, comme pour les autres professions du pays.

10- Séparer le secteur de la presse de la culture et lui consacrer un ministère ou un secrétariat spécifique chargé de superviser l’organisation des réformes nécessaires.

 

* Journaliste titulaire d’un master dans le domaine des médias